De la disponibilité à l'isolement

From Opus Dei info

Par Bruno Devos, paru dans La face cachée de l'Opus Dei en 2009.


L’Opus Dei considère que sensibiliser le monde à « l’appel universel à la sainteté » exige une véritable stratégie. Il s’agit de convertir en premier lieu les milieux intellectuels et des affaires, pour atteindre ensuite le plus grand nombre. L’organigramme de l’Opus Dei peut se comparer à une véritable structure militaire. Chaque membre reçoit de ses supérieurs des taches précises à accomplir. La mission d’évangélisation est entièrement orchestrée depuis le siège de l’organisation à Rome, où réside la plus haute autorité : le prélat.

Celui-ci exige de ses membres une disponibilité proportionnelle à leur engagement : les surnuméraires ont généralement charge de famille et ne peuvent consacrer que peu de temps à cette mission d’évangélisation. Les agrégés en ont davantage, mais ils n’habitent pas dans les centres. Restent les numéraires qui sont appelés à s’investir totalement. C’est pourquoi l’Opus Dei se définit elle-même comme « famille et milice ». Milice, parce que, organisée comme telle, elle exige une obéissance hiérarchique inconditionnelle. Famille, parce qu’elle prétend combler les besoins affectifs de ses membres. En réalité l’entière disponibilité exigée isole les numéraires de leur famille, des autres membres au sein de l’organisation mais aussi, ce qui est très marquant, de l’Église.

Séparation d’avec la famille

Lorsqu’un candidat est admis à l’Opus Dei (il s’agit fréquemment de garçons et de filles d’une quinzaine d’années), il est amené progressivement à dépendre de plus en plus de l’organisation (« de Dieu », disent-ils) et de moins en moins de ses parents. Si des parents s’opposent à la vocation de l’un de leurs enfants, on explique au jeune adepte qu’ils sont aveuglés par un amour filial de mauvais alois ou qu’ils sont l’instrument du diable pour le détourner de son désir de se consacrer à Dieu. Par la suite, dès qu’un numéraire vient vivre dans un centre, on s’empresse de réduire ses contacts avec sa famille au strict minimum. Ainsi, par exemple, un numéraire retournant dans la ville où résident ses parents ne dormira pas chez eux lorsqu’il leur rendra visite, mais dans le centre de l’Opus Dei le plus proche, quelle que soit la frustration que cette mesure suscite pour sa famille ou le membre lui-même. Les numéraires ne prévoient jamais eux-mêmes le temps qu’ils consacreront à leur famille, ce sont les directeurs qui en décident.

D’habitude les numéraires ne participent pas aux différents événements familiaux – mariage d’un frère ou d’une sœur, première messe d’un frère, etc. – c’est une perte inutile de temps et d’argent. [...]
Quand le Conseil local a pris la décision qui convient, l’intéressé la communique à sa famille sans en attribuer la responsabilité aux directeurs (ce n’est pas leur responsabilité)[1].

L’Opus Dei oblige donc les numéraires à se creuser la cervelle : comment justifier vis-à-vis des tiers qu’ils restent responsables de leurs décisions alors qu’ils ne font qu’obéir ? Il faut constamment composer. Ainsi, les femmes n’ont pas le droit d’assister aux mariages de leurs amies, ou de prendre un enfant dans leurs bras, l’idée étant de préserver leur célibat. Les hommes, quant à eux, peuvent assister à la cérémonie, mais ils ne pourront pas danser lors de la réception, etc. Comme dans tout système totalitaire, les membres sont invités en permanence à dénouer des nœuds qu’ils n’ont pas créés. Ici, la composante affective se double d’un douloureux cas de conscience. Coincés entre leur devoir d’obéissance « Celui qui obéit ne se trompe jamais, la volonté de Dieu arrive à travers la volonté des directeurs, etc. » et leurs obligations familiales et amicales qu’ils ne peuvent librement assumer, les numéraires vivent d’autant plus mal les mensonges qu’ils sont tenus de proférer pour se justifier.

Je devais pour ma part expliquer aux membres de ma famille que je n’avais pas le temps de leur rendre visite, ce qui était faux, ou que je n’avais pas d’argent, ce qui n’était pas vrai non plus, puisque mes parents me remboursaient les frais du voyage… Si pour une raison relevant quasiment de la force majeure les directeurs ne peuvent interdire à un numéraire de se rendre dans sa famille, ils le soumettent alors à un contrôle totalitaire.

Si, après y avoir réfléchi sérieusement, on estime qu’il est indispensable de réaliser un voyage pour certaines nécessités familiales, on doit établir un plan de voyage concret – en tâchant de limiter le temps passé sur place au strict minimum – et l’on informe la Commission régionale du lieu de destination, du motif, de la durée du séjour et de tout autre détail indispensable à savoir. De toute façon, il serait déplacé – surtout quand il s’agit de se rendre à l’étranger – que le but du voyage soit uniquement de rendre visite à sa famille[2].

Les numéraires ne peuvent pas non plus avoir de photos de leur famille dans leur chambre.

Quand on a une chambre individuelle, les photos ou les souvenirs de ses parents, frères et sœurs, etc. ne doivent pas être visibles. Celui qui le désire peut garder ces photos et les ranger dans ses affaires[3].

L’Opus Dei accaparant la totalité du temps, de l’argent et de l’énergie de ses membres, en particulier des numéraires, les familles, réclamant du temps pour elles-mêmes, ne peuvent qu’être un obstacle à l’accomplissement de la mission. Elles constituent en outre pour les membres célibataires, un asile dans lequel ils pourraient se reposer des règles très strictes qui leur sont imposées dans les centres.

C’est pourquoi la doctrine interne est implacable : dès que l’appel à la vocation reçoit un début de réponse, on explique aux entrants, notamment aux adolescents, qu’ils n’ont pas besoin de demander la permission de leurs parents, ni même de les informer, la question de l’admission à l’Opus Dei relevant de leur vie intérieure et leur appartenant en propre. Ensuite, on leur dit que l’Opus Dei étant leur nouvelle famille, ils ne peuvent la délaisser au profit de l’ancienne. Les directeurs justifient cette exigence en citant l’Évangile : « Laisse les morts enterrer les morts, et toi, suis-moi. »

Isolement au sein de l’Organisation

On pourrait imaginer qu’une fois séparés de leur famille, les numéraires retrouvent un équilibre affectif et mental au sein de cette nouvelle et nombreuse « famille » que prétend être l’Opus Dei. Mais là aussi l’isolement est de rigueur, l’amitié entre les membres de l’Œuvre est prohibée. Cela, on ne le découvre qu’une fois à l’intérieur.

Au départ, les directeurs assignent à chaque candidat présentant les signes d’une vocation potentielle un numéraire qui a pour tâche de se lier d’amitié avec lui et de l’attirer vers les activités de l’Opus Dei. Emmanuel avait été désigné pour m’accompagner. Il avait été le lien affectif et spirituel qui m’avait attaché à l’Œuvre. À peine ma demande d’admission rédigée, ce cordon fut coupé, Emmanuel établit immédiatement une distance pour dépouiller nos rapports de toute dimension affective. Il obéissait en fait, je le compris plus tard, à cette directive :

Il serait totalement déplacé que les membres de l’Opus Dei se confient entre eux des choses de leur vie intérieure ou leurs préoccupations personnelles car ceux qui ont reçu une grâce spéciale pour aider les membres de l’Œuvre sont le directeur ou la directrice – ou la personne désignée par les directeurs – ainsi que le prêtre nommé à cette charge.
En outre, ces confidences pourraient engendrer des groupes ou des amitiés particulières et attiser la curiosité malsaine de certains sur des sujets qui ne les regardent pas.
Les fidèles peuvent ouvrir librement et spontanément leur âme au directeur local ou à la personne avec laquelle ils font leur entretien fraternel[4].

Ces sujets « qui ne regardent pas les curieux », loin d’être des questions de fond touchant la vie intérieure, la foi, la prière ou la vie au centre, portent en fait sur les détails de la bonne marche des activités ordinaires du centre. Toute interrogation portant sur le fonctionnement au quotidien est considérée comme malsaine. Des liens de confiance établis entre les membres pourraient leur permettre de mener ensemble une réflexion critique. L’œuvre ne supporte aucun commentaire, qu’il vienne de l’extérieur ou pire, d’une circulation interne.

Il serait déplacé que, grâce aux nouveaux moyens de communication, on envoie des messages informant du cours des différentes activités à un fidèle de la Prélature d’une autre région, comme s’il était un correspondant[5].

La règle invitant à tuer dans l’œuf toute amitié naissante entre numéraires est ainsi rédigée :

Efforcez-vous de séparer dans nos centres, ceux qui ont tendance à ressentir une amitié spéciale envers un autre membre. Ce genre d’amitiés nuit toujours à la charité fraternelle et si la personne, objet de cette prédilection en prend conscience, cette relation se transforme en véritable esclavage. Inculquez dans le cœur et la tête de chacun – en temps voulu – la nécessité de couper à la racine toute préférence pour un autre de ses frères.
Mettez-les en garde contre ces inclinations par sympathie, lien familial, provenance du même lieu, relation d’amitié antérieure à la vocation, études communes, etc. qui sont habituellement à l’origine de ces possibles erreurs.
Faites en sorte qu’ils appliquent les remèdes appropriés : la prière, la mortification, qu’ils vous parlent avec simplicité pour que vous puissiez les aider. Qu’ils fréquentent moins et avec moins d’amabilité ces personnes pour lesquelles ils éprouvent une sympathie excessive. Qu’ils soient plus aimables avec ceux dont la compagnie les dérange.
Si cela est nécessaire, il faudra faire en sorte qu’ils ne vivent pas dans la même maison ou dans le même centre[6].

Que l’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas ici de réprimer une attirance homosexuelle. La méthode de recrutement de l’Opus Dei amène souvent deux ou trois amis à y entrer ensemble. À leur grande surprise, ils sont immédiatement séparés les uns des autres : on les envoie chacun dans un centre, souvent dans des villes différentes.

Ma sœur a eu droit à ce traitement qui, je le confirme, est particulièrement cruel. Elle s’est retrouvée seule et sans défense face à ses directrices. Sa santé mentale en a été sérieusement éprouvée.

Isolement au sein de l’Église

Le directeur et le prêtre s’efforcent de convaincre le candidat, avant même son entrée dans l’Opus Dei, de ne pas demander conseil à un prêtre étranger à l’organisation, ni même à ses parents :

On dit à ceux qui veulent demander l’admission [dans l’Œuvre] qu’ils peuvent demander conseil à qui ils veulent afin de respecter la liberté de chacun.
Mais il faut avertir les intéressés qu’une personne qui ne connaît pas l’Œuvre, peut difficilement leur donner un conseil objectif et prudent, à plus forte raison s’il s’agit de quelqu’un qui serait farouchement opposé à la vocation dans l’Opus Dei[7].

L’Opus Dei autorise les membres entrants à s’entourer librement de conseils extérieurs, tout en invitant fermement les directeurs – et ses prêtres – à les en dissuader, comme le confirment de nombreux témoignages. En réalité, l’Œuvre déconseille purement et simplement à ses membres tout recours à l’extérieur, comme nous pouvons le lire dans le texte suivant. Saint Josémaria y évoque la parabole évangélique du bon pasteur qui « connaît ses brebis, et que ses brebis connaissent, qui écoutent sa voix et le suivent » :

Mes enfants, vous devez prendre la ferme résolution de ne jamais commettre cette erreur dans votre vie. Le Seigneur lui-même, par l’intermédiaire de saint Jean, nous avertit qu’il ne faut pas demander conseil à l’extérieur, ce serait aller volontairement se jeter dans un précipice. Fuyez tout étranger ! N’écoutez que la voix du bon pasteur !
Vous savez qui est le bon pasteur pour mes brebis ? Celui à qui j’ai moi seul confié cette mission. Et je la confie habituellement aux Directeurs et aux prêtres de l’Œuvre. [...] Il faut écouter la voix du bon pasteur, de ceux qui ont reçu la mission de mener au pâturage les brebis de l’Opus Dei. Tous les autres n’ont pas cette mission spécifique de Pasteur. [...]
Quand une âme dans certaines circonstances, a besoin d’un traitement – en quelque sorte – plus spécifique, c’est-à-dire quand elle a besoin de conseils urgents et opportuns, d’une direction spirituelle plus intense, elle ne doit pas aller la chercher en dehors de l’Œuvre. Celui qui agirait autrement s’éloignerait volontairement du bon chemin et il irait tout droit vers l’abîme. Il aurait, sans aucun doute, perdu le bon esprit [...].
Si tu faisais cela, tu aurais mauvais esprit, tu serais un pauvre misérable. Tu ne commettrais pas de péché, mais malheur à toi ! Tu aurais commencé à errer, à te tromper. Tu aurais commencé à écouter la voix du mauvais pasteur. Tu ne voudrais pas guérir parce que tu refuserais d’employer les bons moyens[8].

L’interdiction aux recours extérieurs frappe l’entourage laïque – la famille, les amis –, mais aussi les prêtres ! En entrant à l’Œuvre, l’adepte croit entrer dans l’Église. Il se trompe, parce qu’il est trompé. Celui qui se confierait à un prêtre n’appartenant pas à l’Œuvre ne pèche pas à proprement parler, mais il commet là une faute grave qui le conduira à la perdition… S’appuyant sur des comparaisons tirées de l’Évangile, saint Josémaria entretient la confusion de ses souvent très jeunes disciples. Cette confusion, évoluant naturellement vers une crainte, puis une aversion envers tout prêtre étranger à l’Œuvre, les coupe de l’Église universelle.

Sous prétexte de « protéger son propre charisme », l’Opus Dei s’isole volontairement du reste de l’Église. Les retraites spirituelles organisées dans les monastères ou diverses communautés chrétiennes sont ouvertes à tous et à toutes. On n’y rencontre cependant jamais aucun membre de l’Opus Dei : ils restent entre eux. La méfiance à l’égard « des autres », même catholiques, est telle, que les responsables refusent d’envoyer leurs ouailles ailleurs que dans leurs centres.

De même, dans les bibliothèques de ces lieux de retraite, on trouve en général des ouvrages de toutes les époques et de toutes les traditions spirituelles chrétiennes. Dans la bibliothèque d’un centre de l’Œuvre, ne sont accessibles pratiquement que les écrits du fondateur, de ses successeurs et de ses disciples.




  1. Expériences du travail apostolique, 6.10.2003, pp. 82-83
  2. Ibid., p. 84
  3. Vade-mecum du gouvernement local, 19 mars 2002, p. 184.
  4. Catéchisme de la Prélature de la Sainte Croix et Opus Dei (édition 2003), n° 221.
  5. Vade-mecum du gouvernement local, 19 mars 2002, p. 22.
  6. Saint Josémaria, Instrucción para los directores, 31 mai 1936 (publiée et probablement rédigée en 1967), n° 87-88.
  7. Catéchisme de la Prélature de la Sainte Croix et Opus Dei (édition 2003), n° 299.
  8. Saint Josémaria, méditation « Le bon pasteur », 12 mars 1961.


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